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De l'ordinaire dans l'extraordinaire

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De l'ordinaire dans l'extraordinaire

Message par chew51 le Mer 3 Avr 2013 - 23:00

J’ai fait tous mes écrits. Tout bien comme il faut. J’ai réfléchi ma pratique, y ai apporté des étayages théoriques en m’appuyant sur des auteurs. Et puis, surtout, j’ai vécu. Des choses extraordinaires. Avec des gens extraordinaires. De ceux qui sont qualifiés, par le système normatif et codifié qu’impose la société, d’incapables, de désocialisés, de marginaux, de fragiles, d’inadaptés. Et tous ceux là m’ont fait l’honneur de m’accepter, moi, pauvre petit machin ordinaire, dans leur monde où les codes et les normes sont à mille lieues de ce qu’on connait.
Ici, je viens juste partager ça. Du sentiment. Oui, oui. Du sentiment, rien d’autre. Si vous vous attendez à trouver de l’analyse, de la réflexion ou de la prise de recul, vous risquez fort d'être déçu. En revanche, j’accepte la votre, d’analyse. (même si pour être tout à fait honnête, le fait de poser le sentiment à l’écrit m’y force, je tenterai par tous les moyens qui sont en ma possession de ne pas déposer des réflexions purement professionnelles. Juste parce que si ça a le mérite de pouvoir réajuster sa pratique et que par là, dans la réalité on ne peut en faire l’économie, ici, j’ai décidé de ne mettre que de l’humain, pas du pro)
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Re: De l'ordinaire dans l'extraordinaire

Message par chew51 le Mer 3 Avr 2013 - 23:00

Aujourd’hui, c’est la fête. Bon, c’est tous les jours un peu fête mais aujourd’hui, c’est particulier. Ca fait une semaine qu’on en parle : aujourd’hui, on s’en fout des conventions, on va manger debout, en musique et danser.
De toute façon, dehors, il pleut.

Tandis que je déplace les tables pour qu’elles puissent servir de buffet, Alexandre parcourt la pièce de long en large à grand renfort de petits sauts. De temps à autres, il stoppe net son élan, penche la tête sur le côté et semble hésiter. Puis il tape ses mains l’une contre l’autre et laisse son sourire lui fendre le visage. Et il repart, inlassablement. Il est content, Alexandre. Moi aussi.

Alors que je commence à dresser les plateaux de charcuterie et de crudités, je sens l’épaule de Carla appuyer sur mon omoplate. Coralie arrive presque immédiatement après elle et se place de l’autre côté. Je fais semblant de me fâcher, de froncer du sourcil. Je tape même du pied ! Mais enfin, même si vous le voudriez, je ne vous laisserais pas rentrer dans mes chaussures.
Pierrot arrive. Pierrot, il sourit tout le temps. Sauf quand il ne sourit pas. Mais là, il sourit. Il met en route le poste. Il met Claude François. Alexandre arrête de sauter. Il vient me taper sur l’épaule. « Dis tu savais que Claude François il est mort électrocuté ? » Oui, Alexandre, je le savais. Non Alexandre, ça ne m’inquiète pas. Ah bon.

Ils sont là les jeunes. C’est parce que c’est l’heure de manger aussi. Et moi je traine, là, ils ont faim. Mais enfin, on a dit que c’était la fête aujourd’hui, c’est pas très grave l’heure, c’est pas très grave. Oui mais bon, ils ont faim quand même.

Les jeunes ... C’est mal de les appeler comme ça. Oui c’est très mal. Ils sont tous adultes. Certains sont même plus vieux que moi. D’aucuns vous diront que c’est infantilisant. Si on leur oppose que c’est affectif, ce sera pire. De l’affect ? Chez un professionnel ? Ah mais c’est dégoûtant, voyez vous ! Quel mauvais positionnement ! Bientôt vous nous direz que vous les aimez. Il va falloir sérieusement réfléchir votre pratique. Oui ben pas maintenant, vous dis je. C’est la fête.

Carla et Coralie dansent. C’est saccadé, désordonné, explosif. C’est festif. Cathy s’est mise en retrait et balance en sautillant légèrement de gauche à droite.

C’est ce moment que choisit Louis pour arriver dans la cuisine.
« Mais qu’est ce que c’est que ce bordel, ils vont pas me faire chier cette bande de connards » Non Louis, on dit bonjour avant. Ah oui, bonjour. Viens par là, Louis, on va mettre Aznavour. C’est chouette Aznavour. Ca c’est un vrai chanteur, un comme on en fait plus. Oui Louis, on en fait plus des comme Charles.

Bon on mange ? Bah si ça vous dérange pas, on va attendre Sonia, qui a accompagné Maxime et Nico faire quelques courses. Oui, oui, on attend.

Tout le monde est là, on va pouvoir manger. Louis peste parce qu’il n’aime pas manger debout. D’ailleurs, il ne mangera pas debout. Tu fais bien comme tu veux Louis. Maxime n’aime pas le bruit. Peut être parce que d’habitude, c’est lui le bruit. C’est rien, Maxime, ça ne dure qu’un temps, le temps d’une fête. Alexandre se fâche après Nicolas qui l’imite « Arrête Nico, tu vas me rendre plus fou que ce que je ne le suis ». Allons Alex, il te taquine. C’est ce qu’on fait quand on aime bien quelqu’un.
Catherine Ringer chante Marcia Baila. Et nous on massacre Marcia Baila. Cette fois, ce ne sera pas le cancer qui la tuera ! On hurle, on saute dans tous les sens, on rit. Qu’est ce qu’on rit ! On fait mine de chanter dans un micro, tous une banane dans la main. Pierrot me regarde m’agiter dans tous les sens, et riant, me dit « T’as craqué toi. T’es folle ! »

Oui Pierrot, en réalité, les fous, c’est nous, pas vous.







Je reviens un instant sur l’amour. Au début, j’ai essayé de le contourner, de le retenir, de l’étouffer. L’amour dans le travail social, c’est un sentiment sale. C’est tabou. Si on veut en parler, on évoquera la relation de confiance, le lien de proximité, l’altérité. Mais l’amour, certainement pas. En formation, ça se chuchotait honteusement. On l’évoquait non sans honte. J’étais terrorisée à l’idée de ne pouvoir pratiquer une distance suffisamment bonne tant et si bien que je gaspillais une énergie folle à combattre mes émotions. Puis un jour, j’ai laissé tomber. Le travail social, c’est propre : chaque terme est mesuré, on a réfléchi à l’étymologie de chaque mot pour contenir ce qui nous a poussé à choisir cette voie : être au contact de l’autre et l’accompagner. Et on vient te dire qu’il faut être authentique dans la relation. Et finalement, c’est ce à quoi je vais m’attacher : être authentique. Ce serait donc d’une hypocrisie sourde que de dire que je pratique sans amour, sans agacement, sans peine, sans émotion. Mon authenticité elle est là. Et le professionnalisme dans tout ça ? Oui parce que au final, ce qui est important, ce n’est pas tant mes émotions, mais celles de l’autre. Et bien depuis que je ne combats plus mes émotions, je réfléchis la distance différemment, elle ne me réclame plus de sacrifices, elle est volontaire, mesurée. C’est parce que je me suis autorisée à aimer que j’ai repérée que la distance était nécessaire. Nécessaire et variable d’un lieu à un autre, d’un public à un autre.



Dernière édition par chew51 le Mer 3 Avr 2013 - 23:22, édité 1 fois
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Re: De l'ordinaire dans l'extraordinaire

Message par makhno le Mer 3 Avr 2013 - 23:05

J'aime bien le terme extraordinaire pour qualifier les personnes que j'accompagne, terme que j’emploie d'ailleurs pour les qualifier, moi qui suis qu'une personne ordinaire.
D'ailleurs, c'est fou ce qu'elles m'ont apporté, et ce qu'elles continuent de m'apporter depuis plus de trente ans que je travaille avec elles!
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Re: De l'ordinaire dans l'extraordinaire

Message par chew51 le Mer 3 Avr 2013 - 23:11

Moi aussi j'aime bien ce terme. C'est Pierrot qui m'y a fait penser (que je cite dans le précédent récit) Parce que selon ses normes à lui, c'est moi la folle. Un jour, il m'a dit que je ressemblais à un singe (oui alors, là, se décaler, prendre du recul, bla bla hein, paske bon, je veux bien ne pas rentrer dans les critères de beauté requis de nos jours, mais un singe quand même !) Je lui ai demandé : ah oui, et quel singe ? Un gorille, un ouistiti ? Et Pierrot de me répondre : un singe panzé ...


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Re: De l'ordinaire dans l'extraordinaire

Message par makhno le Mer 3 Avr 2013 - 23:12

Réponse croisées.
L'amour dans la relation éducative?
Mais bien sur qu'il est là!
L'amour, ce n'est ni religieux, ni sexuel, c'est simplement "l'outil" qui nous permet de travailler avec eux.
Comment peut-on travailler avec des êtres humains sans les aimer?
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Re: De l'ordinaire dans l'extraordinaire

Message par chew51 le Mer 3 Avr 2013 - 23:18

L'année dernière, j'étais en colère après cette formation. J'avais l'impression qu'elle déshumanisait toutes les relations que je vivais en me poussant à les analyser. J'ai résisté de tout ma tête et surtout, de tout mon coeur. J'ai fait un compromis : j'ai répondu aux attentes de la commande et j'ai continué à donner mes sourires. Après, l'analyse m'a permis aussi de laisser la place à l'amour sans qu'il ne devienne anxiogène pour moi ou pour l'autre. Du coup, aujourd'hui, je réalise qu'en fait amour et analyse ne sont pas incompatibles !
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Re: De l'ordinaire dans l'extraordinaire

Message par chew51 le Mer 3 Avr 2013 - 23:18

Ah ! Il a belle allure José. On le voit arriver de loin. La démarche titubante, les bras levé au ciel, criant on ne sait quoi, sûrement à se disputer avec lui-même, ou avec les autres, qui ne sont pas là. Alors il gueule. Il gueule seul. C’est ça, riez ! On le fait tous, gueuler seul. Derrière la télé, avachi sur le canapé, devant les informations. On n’a même pas l’excuse de l’alcool. Lui au moins, il gueule dans la rue. Il n’a pas peur José !

Il travaille depuis qu’il a 13 ans. On ne la lui fait pas à lui. La paresse, c’est truc pour les feignants, c’est lui qui vous le dit. Et pour prouver qu’il travaille, il vous tend des mains noires de crasse, épaissies par des cales de chair. José, c’est dégoûtant. Regardez-moi un peu vos mains. Il lève des yeux pétillants au ciel, et avec une de ses mains dégoûtantes, fait signe qu’il s’en fiche. Il souffle, puis rit. Il souffle. Un souffle chargé d’alcool, du mauvais vin sans doute, avalé avant d’arriver. Parce que non, si vous êtes en état d’ébriété, on ne vous accueille pas pour le repas. Pas de ça chez nous.

« Madame, tu me peux me donner le truc ? » On comprend qu’il veut un rasoir. José, il est portugais. Ca fait 31 ans qu’il est en France. Il a inventé son propre dialecte. Parlez-vous le José ? Il m’aura fallu des mois pour le comprendre. C’était un vrai combat de ma part. Si je le comprends mieux, je pourrais être au plus près de ses demandes. La belle justification que je me fournissais. José ne demande rien en fait. Oh si, de temps à autre, il réclame quelques petites choses. C’est qu’il a du cœur cet homme là. Il a bien compris que nous autres, pour se sentir bien et accomplis, il fallait nous donner de quoi accompagner, de quoi se positionner, de quoi appliquer 2002-2 et mettre « l’usager au centre du dispositif ». Alors, de temps en temps, il nous accorde un « madame, s’il te plait, tu peux dire le courrier, j’ai pas compris » Il s’en tape comme de sa première savonnette du courrier. Il écoute pas. José il se marre. Tout le temps. Enfin, presque tout le temps. Qu’il pleuve, qu’il vente qu’il cagne. Il se marre. Il a des yeux de gosse. C’est étonnant, ce visage abîmé par le temps, par des années de travail, de rue et d’alcool, et ces yeux emplis de joie de fraicheur enfantine.

Des fois, quand il a bu, il gueule. Aujourd’hui, il gueule parce qu’il a pas de travail. Ca fait trois jours qu’il a pas de travail. Des années qu’il est à la rue. Et même que si il était arabe, tout de suite on lui donnerait un lit et un travail. José, vous dites n’importe quoi. C’est parce que il n’est pas arabe qu’on lui donne rien. C’est bon José, on a fini de parler, tous les deux, je ne veux pas entendre ce genre de discours. « d’accord, Madame, je m’en vais. Tu me donnes une cigarette ? » Vous plaisantez ? « Mais moi, 31 ans que je suis en France, je parle Français ». Je ne veux plus vous entendre José, allez prendre l’air, ça nous en fera à nous.
Je parle Français. Mon œil ! Les arabes ? José, quand il est bourré, il est con des fois. Ses deux meilleurs amis sont Brahim et Hocine. Des amis de galère, des amis de rue, comme lui, sans travail, sans toit régulier.

Demain, il reviendra José. Il ne s’excusera pas, il aura oublié. S’il est sobre, il viendra de bon cœur me demander son courrier ou un rasoir. Peut être même qu’il ira jusqu’à se laver les mains pour que je sois rassurée sur mon accompagnement. Cette vague histoire de réinsertion par l’hygiène. C’est vraiment un truc pour nous ça, pas pour José.

S’il a bu, José me chantera la macarena, en esquissant deux ou trois petits pas de danse sur le trottoir ou se disputera avec Hocine. Cet enfoiré d’Hocine ! Qui ne veut même pas lui donner son vélo pour qu’il aille travailler. Hocine lèvera sur les des yeux mi amusés, mi craintifs : « José, tu vas te tuer si je te donne mon vélo. Déjà, tu meurs sur tes pieds, tu ne sais pas marcher. C’est l’alcool, José. Moi je te le donne pas le vélo, si tu meurs, ce sera pas par ma faute » Et José éclatera de rire.


Parce qu’il sait. Il nous enterrera tous.
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Re: De l'ordinaire dans l'extraordinaire

Message par chew51 le Mer 3 Avr 2013 - 23:31

Elle est belle, Elisa. Elle semble presque dessinée. De grands yeux marrons verts, quelques tâches de rousseur, de long cheveux châtains, des lèvres à inventer des sourires. On dirait un ange.

Mais Elisa, des fois, elle parle. Enfin, elle crie. Fort, très fort. Elle est toujours en colère. En fait, j’ compris qu’Elisa n’était pas un ange la première fois que je l’ai entendue « Mais ta gueule putain, tu me fais chier connard va ! » Cette fois ci, ce n’était pas moi la connasse. Je le serai bientôt, à de nombreuses reprises.

Elle était là, des larmes de rage ruisselant sur son visage de poupée, les dents serrées, les poings crispés, au milieu de la pièce de vie. Face à elle, l’éducateur, force d’inertie, sans réaction autre que l’attente. Ah, tu ne réagis pas ? Attend voir. Et voilà Elisa qui brise le miroir à côté d’elle. Elle va taper dedans à nouveau, elle va se faire mal, elle ...
Elle est déjà contenue. Thomas l’a attrapée toute entière dans ses bras, il la tient comme s’il cherchait à la réchauffer tandis qu’elle se débat comme un diable, hurle tout ce qu’elle peut et déverse un flot de jurons que je fais mine de ne pas comprendre. Puis elle semble s’épuiser, ne se débat plus. Sa tête posée contre le torse de Thomas, elle sanglote et tente un dernier sursaut de rébellion « C’est bon lâche moi maintenant » Elle pleure. Pas comme tout à l’heure, pas de rage. De honte peut être. « S’il te plait » Thomas desserre son étreinte. Elle part en courant pour rejoindre sa chambre. La porte claque. Une dernière fois encore « vous me faites tous chier ». Thomas a rejoint le bureau derrière moi. Et moi, je suis là, totalement désabusée, les bras pendant, la bouche semi ouverte, seule dans la pièce vide tout à coup. Je reste là quelques minutes. Tout ça est improbable. Je me tourne.
« Euh, Thomas, c’est normal ça ? » Thomas sourit. « Normal ? Bah ça dépend de tes normes. Tu veux savoir si c’est courant peut être ? » Oui, Thomas, c’est bien ça. Ne joue pas avec les mots là, j’viens de me prendre une gifle, moi aussi j’aurai besoin qu’on me réchauffe. C’est Elisa. Normal, il ne sait pas mais c’est un comportement quasi quotidien chez elle. Il faut que je lise son dossier et si je peux, me pencher sur Lemay. D’accord, mais là ? Si je me penche sur Elisa, je vais m’en prendre une, non ?
J’ai tenté quand même. J’ai essuyé un vexant « casse toi, toi, me parle pas ».

Elisa, elle est belle pour de vrai. Elle jure comme un charretier, casse tout sur son passage telle une tornade, arrive à trouver le mot pour te blesser mais elle est vraiment belle. Je veux dire au-delà de sa bouille de princesse hein, dans son cœur. Vous saviez qu’aimer ça s’apprend ? Oui, parfaitement, ça s’apprend. Oh pas comme on apprend à manger ou à écrire, avec des règles bien définies qu’on ne peut transgresser. Non ça s’apprend comme rêver. Pour apprendre à aimer, il faut être aimé. Le problème, c’est que si on apprend avec quelqu’un qui lui-même a mal appris, bah c’est plus compliqué. Elisa, elle a mal appris à aimer. Alors, tout son amour il se pose là, en vrac, ça part dans tous les sens, elle ne fait même pas la différence avec ce qu’est détester.

Elle se jette dans tes bras, te serre fort à t’en étouffer, te dit qu’elle t’adore. Ca, elle sait flatter ton ego, Elisa, faire vibrer ta fibre narcissique. Si t’es pas convaincue, elle en rajoute avec un « t’es la meilleure ». Et toi, tel le corbeau qui lâche son fromage sous les compliments du renard, bah toi, tu t’approches, tu te rapproches. Sois sûr que ce sera ce moment qu’elle choisira pour s’échapper et te gratifier d’un ta gueule connasse bien pesé.

Elle est belle, Elisa. Mais pas dans ses yeux. Elle, elle se trouve moche. Et grosse. Moche et grosse. Dans le miroir qui lui fait face, toutes deux ne voyons pas la même image. Ce doit être un miroir maléfique. Elle se pince les joues pour me prouver qu’elle est grosse « tu vois ça, ça là, tu vois bien ! » Bah non je ne vois pas. Elle me déteste pour ça. Elle tire sur ses cheveux pour que je voie comme ils sont moches. Je ne vois toujours pas. Elle m’aime pour ça. Mais on s’en fout Elisa. Vraiment on s’en fout de moi. On s’en fout de si tu m’aimes ou pas. C’est toi qu’il faut aimer. Ce sont tes yeux qu’il faut soigner, ils ne voient pas très bien. Peut être à cause de ton cœur blessé.
Plus tard, dans la soirée, dans un de ses nombreux accès de colère, elle le cassera ce miroir.

On marche toutes les deux. Le reste du groupe est derrière, avec Myriam. On a avancé un peu plus vite, elle a glissé son bras sous le mien et m’entraine avec elle dans une foulée plus vive que celle qu’elle ne pratique d’ordinaire. Elle sourit, la tête en l’air. Elle regarde le ciel, les gargouilles, les plantes aux fenêtres. On est dans ce village depuis une heure et Elisa n’a pas perdu sa bonne humeur. Napoléon a marché ici avant nous, tu savais ça Elisa ? Non, elle ne savait pas. Mais moi, est ce que je savais que Napoléon avait très très peur des chats ? Je ris. Allons, patate, on parle de Napoléon là. Il a terrorisé des milliers d’hommes, a conquis des hectares de territoires. Celui qui faisait peur, c’est lui. Fais pas semblant de bouder hein ... Elle rit. Si, j’te jure, il avait trop peur quoi !

Douce Elisa. Que tu en as du savoir. Ce pleutre de Napoléon se serait fait pipi dessus face à un matou. Et moi qui te moquais.

Elle en a cassé des miroirs, elle en a dit des gros mots, elle en a donné de l’amour et du désamour, en veux tu en voilà, sans jamais compter, sans jamais trier.

Elisa, mon « attachiante ».
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Re: De l'ordinaire dans l'extraordinaire

Message par Michel7034 le Jeu 4 Avr 2013 - 8:32

Bonjour,

Merci beaucoup pour ces récits. J'apprécie beaucoup ce genre de petites "nouvelles". Je les reçois comme cela, sans chercher à les analyser Wink.


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Re: De l'ordinaire dans l'extraordinaire

Message par sebhulot le Jeu 4 Avr 2013 - 13:07

Personnellement, je dirais que j'ai .... "aimé".... vous lire. J'ai éprouvé beaucoup de plaisir à vous lire. Je trouve même comme un air de nouvelles pouvant être éditées. Un simple petit livre de la part d'une "jeune" (^^) diplômé lancé à la lecture des vieux.... (mais non makhno, rien contre toi^^).

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Re: De l'ordinaire dans l'extraordinaire

Message par chew51 le Jeu 4 Avr 2013 - 20:53

Non mais du coup, ça risque de m'encourager ça ! ^^ Merci bcp, j'espère juste qu'à la lecture, on puisse juste ressentir le plaisir qu'est l'échange de la relation éducative
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Re: De l'ordinaire dans l'extraordinaire

Message par sebhulot le Ven 5 Avr 2013 - 17:05

ça pour ressentir votre plaisir, moi je le ressent et c'est super agréable...

Dans ce cadre, je vous conseille de lire des livres sur la pédagogie du "counseling" développée par Carl Rogers et Abraham Maslow (théorie des humanistes) qui est une vision proche de la votre (et la mienne aussi) de la "relation d'aide".

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Re: De l'ordinaire dans l'extraordinaire

Message par chew51 le Ven 5 Avr 2013 - 19:48

Merci pour le conseil. Même si je doute avoir le temps de les lire en ce moment, hélas. Et en plus je rêve de lire un roman. Je l'ai fait l'an dernier, un a réussi à se glisser parmi les bouquins des sociologues, des psys et des éducs : mais il avait la bonne excuse de traiter le même sujet que mon mémoire ... Journal d'un corps, de Pennac. Délicieux !
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Re: De l'ordinaire dans l'extraordinaire

Message par chew51 le Dim 5 Mai 2013 - 12:08

Aujourd'hui, je ne viens pas vous parler d'amour (si un peu, mais faut pas que ça se sache, faut que ce soit technique -.-") mais je vous propose l'intro de mon mémoire. Il m'a fallu la reprendre car au départ, elle était trop littéraire, d'après ma guidante. Bref, je parlais de la rencontre comme point de départ à la relation éducative, et tout ça transpirait l'amour, et comme dit, l'amour en travail social, c'est sale. Alors j'ai repris pour faire tout propre ! ^^
Et voilà ce que ça a donné :


Educateur spécialisé, c’est une profession qui tient difficilement dans une définition achevée. Sans doute parce qu’elle s’adresse à l’humain et qu’elle mobilise chez le professionnel des registres à la fois distincts et reliés : le rapport à l’autre, le contexte social où se joue ce rapport, les savoirs mobilisés et le sens de l’action pour les acteurs engagés. L’éducateur spécialisé contribue à prévenir, réduire ou résoudre des problèmes sociaux divers : désinsertion sociale, dépendance, précarité des conditions de vie, handicap, marginalité ... Ces problèmes sociaux ont toujours un visage, une histoire, une singularité pour lesquels il n’y a pas de réponse standard toute prête. Ce mémoire reflète le cheminement de ma réflexion dans mon action éducative. En effet, il s’agit de l’essence même du travail de l’éducateur spécialisé : un travail de réflexion qui va amener une action.
Au cours des trois années de formation au métier de l’éducation spécialisée, il est demandé d’effectuer des stages dans différentes structures. Dans un souci de diversité et de complémentarité, l’étudiant est de ce fait confronté à différentes problématiques en fonction des publics rencontrés.
J’ai effectué le premier stage au contact d’adolescents et de jeunes majeurs en situation de rupture familiale, orientés par l’Aide Sociale à l’Enfance en Maison d’Enfants à Caractère Social (MECS). Il s’agit pour l’équipe éducative selon le code de l’Action Sociale et des Familles d’apporter un soutien matériel, éducatif et psychologique aux mineurs et aux majeurs âgés de moins de vingt-et-un ans confrontés à des difficultés sociales susceptibles de compromettre gravement leur équilibre.
Le deuxième stage, dit « de professionnalisation », s’est déroulé au sein d’un foyer d’hébergement accueillant un public adulte présentant diverses formes d’autisme ou de psychose. Ici, l’élément porteur du projet est l’insertion sociale par le travail et par l’hébergement dans des lieux de vie aux centres des villages avoisinants. Ayant auparavant été bénévole dans des associations d’aide, d’accueil et d’encadrement pour adultes atteints de handicap mental avant l’entrée en formation, j’avais vivement été interpellée par ce type de public.
Enfin, j’ai décidé de réaliser mon troisième stage au sein d’un Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale (CHRS) auprès d’un public adulte en difficulté ou rupture sociale. J’ai été plus particulièrement positionnée sur l’accueil de jour afin d’expérimenter le milieu ouvert en éducation spécialisée.

Lorsque j’ai entamé la formation d’éducateur spécialisé, je pensais avoir déjà fait le choix du sujet de mon mémoire. J’étais persuadée que j’allais traiter de la juste distance dans la relation éducative, de celle qui permet de différencier la relation de la relation éducative. Mais sur le terrain, j’ai réalisé qu’elle se mettait en place si elle était questionnée régulièrement en équipe et qu’au final, elle venait s’inscrire dans une pratique qui se doit d’être réajustée sans cesse.
Et cette distance, elle commence par l’éloignement. L’éloignement des corps, de l’éducateur, de l’accompagné, ou les rapprochements, le toucher. La distance prenait corps, et je découvrais là un élément important voire un véritable enjeu de la relation éducative : le corps.
Ce corps dont on éloigne le sien pour maintenir une distance, celui là dont on s’approche dans la relation de confiance, celui qu’on touche en serrant une main ou plus intimement dans un accompagnement à la toilette, celui qu’on observe dans ses postures lors d’un entretien, etc.
C’est ce corps qui est venu me questionner, celui qui chaque jour se met en jeu dans l’échange, le lien, la relation.
L’éducateur spécialisé ne peut faire l’économie de penser le corps dans la relation éducative tant chaque jour il vient supporter sa pratique. Cette dimension corporelle peut être riche en potentialités pour autant que l’on veuille bien y voir un moyen d’expression, un instrument de langage moteur de la socialisation.

Sur mes divers lieux de stage, j’ai pu observer que quelque soit le public, au-delà du langage, quand il y était, le corps venait parler de l’autre, que ce soit dans la posture, dans le vêtement porté ou au travers des modifications subies au fil des années ou par choix de la personne. Au fil de mes observations se sont profilées des interrogations : quelle place prend le corps dans la relation éducative ? Comment l’éducateur peut penser le corps dans sa pratique pour favoriser la socialisation ?
Pour répondre à ces interrogations, je présenterai, dans une première partie, deux situations, issues de mes précédents stages, qui m’ont amenée à ce questionnement. Après avoir établi un constat commun, je ferai émerger une problématique qui servira de piste de départ à une recherche conceptuelle. Dans une seconde partie, je m’attacherai à montrer en quoi le corps peut être un facteur de socialisation en m’appuyant sur un étayage théorique propre aux Sciences Humaines (anthropologie, sociologie, psychologie). En conclusion de cette seconde partie, je formulerai une hypothèse de travail et d’accompagnement. Enfin, dans une troisième partie, je présenterai plus particulièrement la structure dans laquelle s’est déroulé mon troisième stage, le public accueilli et ses problématiques. Ces observations serviront d’ancrage à un projet en lien avec mon hypothèse.
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Re: De l'ordinaire dans l'extraordinaire

Message par Michel7034Mobile le Dim 5 Mai 2013 - 23:01

Bonsoir,

Belle introduction qui donne envie de lire la suite...
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Re: De l'ordinaire dans l'extraordinaire

Message par chew51 le Lun 6 Mai 2013 - 21:41

Merci Michel. En espérant que le jury partage ton appréciation ^^
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Re: De l'ordinaire dans l'extraordinaire

Message par Freyja le Lun 17 Juin 2013 - 18:52

J'aime beaucoup ta façon d'écrire Chew51 et ta manière de "toucher" ceux qui te lisent.

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Re: De l'ordinaire dans l'extraordinaire

Message par chew51 le Jeu 27 Juin 2013 - 23:52

Merci Freyja, je vais maintenant avoir un peu de temps pour m'y remettre.
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Re: De l'ordinaire dans l'extraordinaire

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