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Le Malaise dans la civilisation

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Le Malaise dans la civilisation

Message par s.fournier le Ven 14 Avr 2017 - 10:37

FREUD Sigmund, Le Malaise dans la Civilisation [1929], Paris,
éd. Points, coll. Essais (format poche), 2000, 192 pages.


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Le Malaise dans la civilisation constitue dans l’œuvre de Sigmund Freud, une réflexion sur l’être humain et sa condition. Le psychanalyste s’attache en outre, à présenter les difficultés de l’Homme pour supporter sa propre existence. Il part du principe que ce dernier souhaite accéder au bonheur même si cela nécessite de surmonter les multiples « obstacles » de la vie. Selon lui, le désir de vivre heureux est une aspiration, un élan capable d’avoir une véritable influence sur l’individu, ses choix et ses actions. C’est pourquoi il essaye toujours de se protéger contre les forces susceptibles de menacer son bonheur. Parmi elles, Freud cite: « l’écrasante puissance de la nature, la fragilité de notre propre corps et l’insuffisance des dispositions qui règlent les rapports des Hommes entre eux, au sein de la famille, de l’Etat et de la société » (p.79). Il ajoute à propos des deux premières, que l’individu ne peut que s’incliner devant elles. Toutefois, ce constat ne doit pas l’accabler mais plutôt lui indiquer la direction à suivre. « Si nous ne pouvons supprimer toutes les souffrances, nous pouvons en supprimer certaines et en atténuer d’autres » (p.79-80). Dès lors, il convient de s’intéresser de plus prêt à la troisième puissance: la vie sociale et ses affres. C’est une dimension extrêmement prégnante dans nos sociétés contemporaines car chaque être humain se construit à partir des liens qu’il partage avec les individus qui l’entourent. Il faut dire que notre mode de vie est essentiellement collectif, ce qui permet d’ailleurs, le développement des solidarités (sécurité sociale, allocation chômage ou encore, retraites). Sous cet angle, la vie sociale semble constituer un rempart contre une partie des souffrances potentielles de l’être humain. Pourtant, elle en est aussi responsable. C’est là, tout le paradoxe de la relation que l’Homme entretient avec la communauté . Elle peut à la fois représenter une source de sécurité et un immense danger. A cet égard, la pensée freudienne est d’une troublante modernité. Alors que la société s’est « fracturée » , que beaucoup de chercheurs déplorent la montée de l’individualisme et la crise des solidarités, elle apparait comme une piste de réflexion inépuisable.


Du principe de plaisir à l’émergence du principe de réalité

Comme nous l’avons évoqué, la recherche du bonheur anime les êtres humains. Il s’agit pour eux, d’un idéal. Chacun essaye d’atteindre le plaisir le plus constant et le plus absolu possible. L’objectif est double. En premier lieu, l’Homme cherche à faire l’expérience du plaisir et de la jouissance. Ensuite, il s’efforce d’éviter toutes formes de souffrances pour offrir une certaine permanence à son bonheur. Comme l’indique Sigmund Freud: « C’est, […], tout simplement le programme du principe de plaisir qui fixe la finalité de la vie » (p.63). Mais, si le désir et/ou l’objectif d’accéder au bonheur oriente le fonctionnement psychique, il est également, source de conflits avec le monde. En effet, malgré ses désirs et ses envies, l’individu ne peut pas échapper aux contraintes du réel. La réalité le rattrape toujours à un moment ou un autre, malgré les stratégies mises en œuvre. Par conséquent, il lui faut indubitablement reconnaitre les aspects insatisfaisants de son existence. Ce processus est indispensable. Il lui permet de mieux appréhender le monde et d’acquérir une lucidité accrue. Heureusement, cette aptitude nouvelle ne condamne pas l’idée d’un bonheur possible et envisageable. Elle introduit simplement l’éventualité d’un horizon qui pourrait tout aussi bien être « déplaisant ». De là, un phénomène de « bascule » se produit. Le Moi s’éveille au monde. Le principe de plaisir est alors, progressivement relégué au second plan pendant que le principe de réalité émerge. L’individu s’ouvre et acquière la capacité d’identifier les principales sources de sa souffrance: son propre corps, le monde extérieur et autrui.

Concernant le corps, il est non seulement le vecteur de la douleur mais aussi, le réceptacle de certains maux. Dès son plus jeune âge, l’être humain est soumis à des tensions et des sensations corporelles. Ce n’est pas un hasard si le nourrisson gesticule, crie et pleure quand il a faim. Il exprime par l’intermédiaire de ce comportement, son besoin physiologique d’être alimenté - besoin qu’il ressent au plus profond de lui-même. N’oublions pas que la sensation de faim donne parfois lieu à de terribles maux de ventre.
Au-delà de l’enfance, la question du corps renvoie aussi au vieillissement. Les affres du temps ont vite fait de rappeler la dégradation irréversible des capacités physiques et intellectuelles de l’Homme. La vie suit son cours, elle empreinte des tours et des détours, mais une chose demeure inévitable : la mort et avant elle, les souffrances d’un corps qui s’affaiblit.

Dans un second temps, Sigmund Freud évoque la puissance du monde extérieur. Il définit cette dimension comme l’espace dans et avec lequel l’être humain lutte pour sa survie. Selon lui, l’Homme est extrêmement vulnérable face à la force des éléments naturels puisqu’il ne peut pas toujours s’en protéger. Il est donc, presque entièrement soumis aux aléas de la nature.

Enfin, le psychanalyste aborde le rapport d’individu avec la vie sociale. Il explique que la relation établie par l’individu avec l’Autre et plus largement avec les autres est, certes, susceptible de lui apporter une protection, mais elle peut aussi, lui amener bien angoisses et des tourments. C’est ce que nous verrons dans le paragraphe suivant à travers les espoirs et les limites de la vie collective.


Le choix de la civilisation : espoir et illusion

La lecture du Malaise dans la civilisation nous rappelle que l’être humain a de tous temps fait le choix de vivre en groupe. Il a toujours eu besoin de ses semblables pour exister. D’ailleurs, les nombreuses études archéologiques démontrent que l’homme préhistorique évoluait déjà au sein d’un clan (famille élargie), il y a plus de 5 000 ans avant Jésus-Christ. De nos jours encore, la dimension collective reste omniprésente. Comme l’indique Aristote, l’Homme est par nature un animal social (1990, p. 91-92). Il est en outre, à l’origine du processus de civilisation. Ce terme désigne « la somme des actions et des dispositifs dans lesquels notre vie s’écarte de celle de nos ancêtres […] et qui servent deux fins : protéger l’être humain contre la nature et régler les relations des hommes entre eux » (p.85). La civilisation se caractérise « mieux que par tout autre trait, par la considération et la pratique dont font l’objet les plus hautes activités psychiques, les réalisations intellectuelles, scientifiques et artistiques, [ainsi que] le rôle décisif accordé aux idées dans la vie des hommes » (p.91). Son développement passe par de multiples progrès. Prenons des exemples dans le domaine de la médecine ou du droit.

L’évolution de la recherche médicale a permis l’allongement de l’espérance de vie. Des traitements pharmaceutiques sont désormais disponibles pour lutter contre de nombreuses maladies qui étaient mortelles par le passé. Les souffrances liées au corps sont de nos jours, davantage reconnues. Elles bénéficient généralement d’un traitement et d’une attention sociale particulière. Des campagnes de prévention, de vaccination et de soin ont été mise en place. Toutes ces actions en faveur de la santé témoignent d’une véritable préoccupation.

En ce qui concerne le droit, nous avons assisté depuis plusieurs siècles à de profondes mutations dont l’influence a largement contribuée à l’organisation et à la structuration de la société contemporaine. En effet, l’Homme ne s’est jamais contenté d’accepter l’ordre établi. Il s’est battu pour acquérir de nouvelles libertés, cherchant perpétuellement l’amélioration de ses conditions de vie. Ces aspirations ont parfois conduit à des conflits. Mais, au-delà, des périodes de tension, ces revendications ont souvent permis le progrès social. Il faut dire que le droit élabore l’ensemble des règles collectives que les individus respectent et partagent pour mieux vivre ensemble. Sans ce bien commun, l’Homme ne parviendrait pas à identifier des repères qui le sécurisent dans sa singularité et son rapport à l’altérité.

La civilisation est le résultat d’une « construction » humaine. Elle s’oppose à la nature qui relève plus de « l’inné ». Nous pouvons donc l’appréhender comme un processus d’adaptation au monde. Freud estime que « les premiers actes de civilisation furent l’usage d’outils, la maitrise du feu, la construction d’habitations » (p.85). L’être humain a progressivement essayé de « transformer » son environnement pour l’adapter à ses besoins. Il s’est approprié l’espace (construction d’habitations, aménagements) et a développé des repères temporels. Ces progrès ont eu une influence déterminante sur son existence. En contre partie, « l’Homme civilisé a troqué un morceau de possible bonheur contre un morceau de sécurité » (p.125). Son pouvoir individuel a été peu à peu remplacé par celui de la communauté. Il n’est plus le « seul maitre de sa destiné » car il s’inscrit plus que jamais, dans un contexte social fait de lois, de normes et de valeurs qui s’imposent à lui.


L’Autre : figure d’amour et/ou d’agressivité

Faire le choix de la civilisation, c’est avant tout, faire le choix de collaborer avec ses semblables. Il s’agit d’une démarche qui peut paraitre complexe à l’individu, mais qui demeure – encore aujourd’hui - indispensable à sa survie. C’est ce que l’enfant apprend très tôt au sein de la cellule familiale, premier espace de socialisation et de collaboration. Dès son plus jeune âge, le tout petit expérimente les différents aspects de la vie relationnelle. Il a l’occasion d’éprouver et de s’éprouver dans le rapport qu’il tisse avec les membres de sa famille afin d’appréhender sa propre vulnérabilité. Il reste longtemps dépendant des soins et de l’attention que ses parents lui portent. Ces derniers représentent pour lui des repères extrêmement importants. La famille s’apparente, sous bien des aspects, à une microsociété dans la société. C’est en tout cas, le lieu des premiers apprentissages et du développement des « habiletés sociales » .

L’exemple de la cellule familiale ne doit rien au hasard car elle est au centre du processus de civilisation. D’après Freud, c’est l’amour de l’homme pour sa femme, puis de la femme pour ses enfants qui permet d’initier et de perpétuer le développement de la civilisation. Il affirme même que cet amour est à la base de la vie communautaire. La capacité d’aimer aurait donc la propriété d’unir les êtres humains, sans pour autant être suffisante pour les aider à atteindre complètement et durablement le  bonheur. En effet, si « l’Eros »  est susceptible de procurer un plaisir intense lorsqu’il est satisfait, il peut aussi bien conduire à de grandes peines quand ce n’est pas (ou plus) le cas. L’amour est sans doute, plus proche de la haine qu’il n’y parait.

Or, cet aspect est important dans la pensée de Freud car il affirme que la civilisation impose une forme de restriction de l’Eros. La vie pulsionnelle est selon lui, en partie réprimée puisque la communauté édifie des codes et des normes jusque dans le domaine de l’amour. Ainsi, l’individu est fortement soumis à l’influence et au regard de la société. Il lui faut perpétuellement conserver la « maitrise » de ses comportements et gérer ses pulsions. Il serait par exemple, inconvenant, de manifester trop explicitement son amour pour quelqu’un dans un espace public. Les personnes aux alentours pourraient se trouver gênés, voire choqués par la scène se déroulant sous leurs yeux. Cette situation rappelle la distinction essentielle entre la sphère publique/sociale et ce qui relève davantage du personnel ou du privé. Deux dimensions que l’Homme doit apprendre à discerner pour structurer sa vie relationnelle.

A l’image de cette réflexion, le processus de civilisation favorise l’élaboration de règles (implicites ou explicites) qui encadrent et régulent la vie sociale. Dans ce contexte, l’Autre ne représente pas seulement une aide au projet collectif. Il peut également être perçu comme une source de conflit. Il faut dire que l’être humain porte en lui-même, un versant agressif. Son histoire est notamment, marquée par les guerres, les luttes armées, les conquêtes et les périodes de tension. Pour Freud, cet aspect provient d’une dualité pulsionnelle interne au « ça » . D’après lui, l’Homme serait soumis à un double mouvement : un élan amoureux (l’Eros) et un élan destructeur correspondant à une pulsion de mort (le Thanatos ). C’est pourquoi, si la civilisation limite l’expression de nos pulsions d’amour comme nous l’avons vu, cette restriction peut susciter une certaine hostilité chez l’individu. Parfois, l’agressivité peut même entrer en opposition avec les principes de la vie communautaire. Nous pouvons illustrer cette théorie par la montée de l’individualisme et le déclin progressif des Institutions (Dubet, 2002). Aujourd’hui, les exigences du processus de civilisation provoquent l’émergence d’une forme de rejet. La plupart des repères symboliques vacillent. L’école de la République traverse une crise sans précédent, notre système de santé est affaibli et l’accès au travail devient difficile. De ce fait, une frange de plus en plus large de la population se détourne de ces institutions et la défiance envers le système s’installe. Face à ce constat, la civilisation tente de canaliser cet élan dirigé par la pulsion de mort. Cela passe par le développement d’une conscience éthique et morale chez l’Homme.


L’émergence du Surmoi

La vie collective et ses « commandements » révèlent deux grands enjeux : le besoin de maitriser l’Eros et celui de canaliser le Thanatos. Pour y parvenir, la société impose une forme de « contrôle ». En évitant les déviances, en appliquant aux individus un certain nombre de règles à ne pas enfreindre, la civilisation tente de se renforcer et d’assurer sa propre conservation. Cependant, tout semble indiquer que la réalisation de ce programme ne se fait pas sans heurt. La protection offerte par la communauté a un coût. D’ailleurs, de nombreux individus perçoivent la civilisation comme une autorité. Il est vrai qu’elle peut intervenir auprès de tous ceux qui ne respectent pas ses interdits. Une transgression de la loi a, le plus souvent, des conséquences réelles et concrètes. L’individu qui en est à l’origine peut être sanctionné par la collectivité avec une amende, des travaux d’intérêt général ou une peine suivant la gravité et la nature des faits. Mais cette première dimension de la sanction ne constitue pas la seule réponse de la civilisation. Elle impose en même temps, une pression psychologique et morale à l’individu. En effet, aller à l’encontre des règles revient à s’opposer au projet commun - c'est-à-dire, à la collaboration et aux logiques de solidarité. Par conséquent, refuser les contraintes de la vie collective, c’est risquer de perdre l’amour d’autrui. L’Homme peut alors, très vite se retrouver seul, sans ses repères et affronter sa propre vulnérabilité. C’est ainsi, que se développe le sentiment de culpabilité. L’individu se fait des reproches et retourne sa propre agressivité sur lui-même, en direction de l’instance du Moi . Dès lors, la peur de décevoir ne provient plus seulement du jugement (externe) de l’Autre. Elle provient également de lui et de sa conscience morale. Freud souligne que la civilisation assure chez l’Homme, l’intériorisation d’un ensemble de principes qui favorise l’émergence du « Sur-moi » . Or, cette instance a une fonction déterminante sur ses choix et ses comportements. Elle ne se contente pas d’intervenir sur ses mauvaises actions, elle agit aussi sur ses mauvaises intentions. Le sentiment de culpabilité réprime les pensées les plus sombres avant même qu’elles ne se manifestent dans l’agir.


Conclusion

Cet ouvrage propose finalement, une véritable réflexion sur la place de l’Homme dans le monde. Son auteur nous conduit sans ménagement, à ce qu’il identifie être une impasse quand il affirme que la civilisation, loin de constituer la solution à tous nos maux, se trouve être le vecteur de souffrances nouvelles. Dans ces conditions, comment l’individu peut-il progresser dans sa quête du bonheur ? Et surtout, comment peut-il échapper à ses pulsions de mort ? Telles sont les questions laissées en suspend dans ce texte remarquable, offrant au lecteur, l’opportunité de poursuivre sa propre pensée. Alors bien sur, ce texte présente une vision assez pessimiste de l’existence humaine. Toutefois, je pense que l’équilibre fragile du rapport entre l’individu et la collectivité mérite d’être plus largement étudié. C’est une dimension qui me renvoie notamment, à la fonction de l’éducation et au rôle significatif des personnes qui l’exercent dans notre société: éducateurs, parents et/ou substitues. Il me semble en effet, que le processus éducatif offre des perspectives intéressantes pour tenter de surmonter les affres de la vie sociale. N’oublions pas que educare signifie « conduire hors de » (Picoche, 2002). La figure de l’éducateur aide le sujet à se découvrir, à évoluer, puis à s’ouvrir au monde et à l’altérité. A la manière d’un « passeur », elle inscrit sa pratique dans un entre-deux dont l’objectif est « d’unir un désir [celui du sujet] à la loi » (Lacan, 1966, p.824).







Bibliographie

Aristote., 1990,  Les Politiques, Livre I, chapitre 2, 1253 a 8 – 1253 a 19 (trad. par P. Pellegrin), Paris, éd. GF-Flammarion.

Dubet, F., 2002, Le déclin de l’Institution, Paris, éd. Seuil.

Fine, A., 1986, « L'insistance de Thanatos dans la théorisation de Piera Aulagnier », in Topique, 37, p.47-62.

Lacan, J., 1966, Ecrits, Paris, éd. Seuil.

Picoche, J., 2002, Dictionnaire étymologique du Français, Paris, éd. Le Robert.


Le 14/04/17

s.fournier
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